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Derrière la vitre : un aperçu sur les arts visuels
par Véronique Tomaszewski-Ramsès (Vetora) – Elle est sociologue de l’art et vit à Toronto.
De Liaison no. 112, p. 16 à 19

Le visage de l’artiste se reflète en couleur sur la photographie d’une maison en arrière-plan, la demeure même de l’artiste anéantie par le feu.  Au-dessous de cette image édulcorée, des pots en verre sont sagement alignés sur un petit rebord en bois, autre vestige sauvé de l’oubli.  Ces pots qui jadis ont dû contenir des confitures juteuses et sucrées à volonté renferment aujourd’hui des débris savamment triés.  Au vert tendre de quelques morceaux de céramique s’oppose le noir ardent de pièces de charpente réduites en charbon de bois.

La présence des artistes francophones dans les arts visuels en Ontario est à l’instar de cette oeuvre -installation de Joseph Muscat à la Galerie Céline Allard.   Les artistes franco-ontariens ont eux aussi une vitalité qui cherche à se refléter dans leur art.  Mais l’espoir d’offrir leurs créations au regard du public se trouve le plus souvent contenu dans la transparence de pots de verre à travers laquelle se contemple, muet, un potentiel encapsulé.  Les lieux de diffusion sont souvent hermétiques au fait français et disséminés à travers la province.

La réalité discrète de ce paysage artistique n’atténue cependant pas la beauté de la situation.  L’art franco-ontarien continue de se dire en français, perdure et s’inscrit au fil des artistes dans des expositions et des publications mémorables, affirmant de la sorte sa pérennité à la convergence de forces dynamiques.

À la croisée des chemins historiques et géographiques
L’histoire de l’art franco-ontarien s’écrit bien souvent à l’ombre des mémoires, faute de traces écrites et visuelles marquantes.  La situation s’améliora au début des années 80 avec Pro-Art, un mouvement de sensibilisation aux arts visuels développé en milieu scolaire.  À la fin des années 80, un certain essoufflement du mouvement Pro-Art céda la place à BRAVO, le bureau des regroupements des artistes visuels de l’Ontario, qui recouvre près des deux tiers des artistes francophones de l’Ontario.  BRAVO remplit son mandat de promotion et de représentation de ses artistes disséminés dans les quatre grandes régions de l’Ontario par l’organisation d’évènements rassembleurs, comme Poste Art, Bravissimo (un agenda contenant des reproductions d’oeuvres), et plus récemment un projet d’étiquettes de vin avec le Chai du domaine LeBlanc à Pointe Pelée.  Saluons à l’occasion le dixième anniversaire de BRAVO en juillet 2001, et son site Internet qui ouvre le milieu des artistes visuels franco-ontariens sur le reste du monde.

Un mouvement culturel animé par des artistes visionnaires
Nombreux sont les récits de peintres se remémorant un don inné pour la peinture ou le dessin.  L’artiste professionnel en arts visuels, cependant, a généralement reçu une formation en art (dans une école ou chez un maître), pratique son art de façon active en y consacrant une partie importante de son temps, et expose de façon professionnelle.  Par définition, les artistes naïfs ne remplissent pas ces critères, mais ils sont l’exception qui confirme la règle.
Plus de trois cents artistes franco-ontariens répondent à cette définition du professionnalisme en arts visuels, et sont répartis dans plusieurs classes d’âges avec une concentration entre 40 et 60 ans.  Bien sûr, les écoles d’arts jouent un rôle fondamental auprès des jeunes pour attirer la relève.  Mais la question primordiale du plein emploi semble être la corde la plus sensible.  « Être artiste à temps plein ou subventionné, se tourmente Jules Villemaire, c’est comme la question si Dieu existe.  C’est de la masturbation intellectuelle.  Vis-à-vis du Conseil des Arts du Canada, je me bats parce qu’ils me considèrent comme un photographe commercial.  C’est bien connu que le Canada n’est pas un bailleur de fonds culturels.  J’ai dû investir 5 000 dollars dans ma dernière exposition.  Je ne suis même pas capable d’exposer chaque année !»
Répartis en réseaux géographiques situées aux quatre coins de l’Ontario, de Sudbury à Ottawa en passant par Hearst et Toronto, les artistes en arts visuels n’en partagent pas moins pour autant un fort sentiment d’appartenance à la francophonie.  La langue française est le tissu social et culturel grâce auquel parler de son oeuvre et ancrer son identité propre d’artiste et de francophone prennent naturellement place.  «La langue, c’est une question d’affinité », affirme Lisa Fitzgibbons.  Devrait-on subventionner les arts visuels selon le critère de la langue ?  Jean Malavoy nous dit que la réponse est inscrite dans la teneur du mouvement culturel fanco-ontarien et de son impact communautaire.  Cette réalité est vécue de différentes manières selon les personnalités.  Pour Jean Malavoy, «certains artistes, comme Babek Aliassa et Yvan Dutrisac, sont des porte-paroles, de véritables animateurs culturels, des visionnaires autant que des éclaireurs.  D’autres, au contraire, comme Marc Charbonneau, Ginette Légaré et Sylvie Bélanger, laissent parler leurs oeuvres ».

Les artistes francophones venus d’ailleurs représentent les divers visages de la francophonie : Joseph Muscat est originaire de Malte, Shahla Bahrami est venu d’Iran, Nicole Croiset est originaire de France, et d’autres de Roumanie, de Hongrie, de Haïti.  Bien connue en Europe et aux Etats-Unis pour son travail remarquable en art technologique, Nicole Croiset se démène depuis près de trois ans à partir de Toronto pour obtenir la même reconnaissance dont elle bénéficie déjà au plan international.  Elle a exposé deux fois à l’Image du Futur à Montréal.  Son passage au printemps 2001 à la Galerie Glendron avec une installation-solo sur mesure collait à la peau de la galerie comme un gant anamorphique.  Nicole exposa en groupe à la Galerie Céline Allard : « C’est ma volonté de revendiquer qui m’a poussée à faire partie d’un groupe francophone comme BRAVO.  Sinon, je ne suis pas considérée comme une artiste exclusivement francophone.  Même quand je vivais en France.  Être francophone, c’est plus qu’un plus.  C’est le ciment qui nous unit tous.  Mais c’est important de se revendiquer comme artiste universel, c’est-à-dire de pouvoir communiquer avec n’importe quelle communauté à travers son art. » Repartir à zéro est souvent une entrave à la vision universaliste des artistes.  Nicole Croiset se rappelle encore le jour où elle présentait son portfolio à la Galerie XY Outlet de Toronto de son interlocutrice, entendant son accent francophone, lui remplit poliment une liste de galeries francophones susceptibles d’être intéressées par son travail.  Loin de se décourager, Nicole insiste sur la nécessité de persévérer : «  Il n’y a pas de miracle.  Il faut travailler et produire des œuvres de qualité.  Dès que j’en ai l’occasion, je parle de mon travail. »

Ah ! la parole. 

Voilà bien un trait francophone et aussi symptomatique de l’effort que le sentiment de vivre en marge, dans un milieu minoritaire, exacerbe même dans les arts visuels.  «Oui, je suis un artiste franco-ontarien.  Je m’identifie à mon milieu comme tel, s’exclame sans équivoque Jules Villemaire.  Au niveau provincial comme au niveau régional, le fait français, c’est de pouvoir s’exprimer en français.  Si j’étais anglophone, mon travail serait différent.  L’approche, les gens seraient différents.  Pour Corps à Corps, la chorégraphe est anglophone et j’avais un peu de difficulté à partager mes priorités. » Laurent Vaillancourt ajoute à cette note sa propre voix accordée : «  Je suis né en Ontario.  C’est mon vécu, c’est mon chez moi.  J’ai fait des études en arts visuels à Montréal pendant quatre ans.  Mais je suis un Ontarois… La langue fait partie des arts visuels comme une source d’inspiration.  Quand je cherchais un titre pour une œuvre, le mot mu/ation m’est venu.  C’est devenu mut/il/ation.  La pensée et le langage ont un lien.  Voilà l’importance du langage. »

Danielle Tremblay, artiste et directrice de la Galerie du Nouvel-Ontario à Sudbury, renforce cette notion de vie communautaire.  Pour elle, le besoin de travailler dans une communauté francophone vient d’une affinité grandissante avec les membres de cette communauté : « Mais au niveau de la création en tant que tel, c’est pas toujours le cas que la culture peut transpirer dans l’œuvre.  C’est plutôt le goût de travailler ensemble.  Les influences extérieures à notre milieu peuvent parfois se voir dans les œuvres elles-mêmes. »  Les artistes et leur art restent perméables aux apports d’autres cultures.

Des tendances artistiques bien affirmées

La production artistique chez les artistes francophones de l’Ontario est à l’image de la diversité de sa population, éclatée en des niveaux de qualité très variés et une production artistique hétéroclite.

Il suffit de fréquenter la Galerie Céline Allard (gérée par BRAVO-Sud à Toronto) pour se rendre compte de l’étendue des modes d’expression dans les arts visuels franco-ontarien, allant de la photographie de voyage 35 mm à l’installation élaborée mettant en scène différents matériaux et éclairages, en passant pas les collages.  « C’est un paradoxe, explique Martine Rheault, coordonnatrice à la Galerie Glendon, car la Galerie Céline Allard ne fonctionne pas vraiment comme une galerie.  Ses horaires d’ouverture, le cadre dans lequel elle se trouve et sa réputation et sa réputation ne contribuent que paradoxalement à la diffusion de l’art franco-ontarien. »  Quant à la Galerie Glendon, « Ça part de Martine Rheault, explique Lisa Fitzgibbons, de son initiative individuelle.  Le développement culturel dépend des initiatives individuelles ».
Il semble bien que trouver un lieu d’exposition soit aussi une démarche individuelle : « Peu d’artiste francophones nous soumettent leurs projets, constate Martien Rheault.  Cette année, nous avons quand même pu montrer les variations de quatre artistes de BRAVO-Nord et la collaboration entre un professeur francophone et un artiste anglophone.  Mais nous aimerions avoir plus de sollicitation de la part d’artistes franco-ontariens. »  Martine Rheault constate aussi que la province manque de critiques d’art et que cela bénéficierait largement au milieu francophone.  Quant aux publications, elles sont encore plus rares. 

Au-delà des tableaux représentant des paysages ontariens et les scènes chères aux artistes vivant en milieu rural, la peinture, la gravure et le dessin atteignent chez d’autres la modernité, c’est-à-dire une dimension internationale.  Depuis les débuts de l’exposition- concours L’art et le papier créée en 1996 sous l’impulsion passionnée de Jean-Claude Bergeron, la galerie du même nom qu’il a fondée au cœur d’Ottawa nous en livre de bons exemples avec un haut standard de qualité.

Parmi les figures actives du Nord de l’Ontario, il faut monter jusqu’à Hearst pour rencontrer Laurent Vaillancourt.  Ce sculpteur visionnaire déjà connu pour son exploration de câbles d’acier, a exposé, en mai et juin 2001, à la Galerie du Nouvel- Ontario, des écrins-scultures crées avec un amalgame hétéroclite d’objets ramassés dans des ventes de garage, au dépotoir et dans la nature.  Ces objets ont été fondus et reconstruits en une juxtaposition de matériaux qui interroge sur la notion auto- référentielle du familier et de l’espace.  Les portes abritant ces objets du regard - elles-mêmes des objets de contemplation en soi – défient la curiosité et l’équilibre entre l’intérieur et l’extérieur.  Le travail de Laurent Vaillancourt se trouve au carrefour de la sculpture moderne et contemporaine, posant un geste solide entre les liens d’acier et les portes en fontes, entre les textures brutes et les volumes élaborés.

L’art contemporain occupe l’avant de la scène franco-ontarienne tant par son dynamisme que par la convergence des parcours artistiques qu’il déploie.  La caractéristique la plus frappante est l’approche multidisciplinaire privilégiée par la majorité de artistes.  La Galerie du Nouvel- Ontario (GNO), le seul centre d’artistes autogéré en Ontario, est exemplaire en la matière.  Grâce au travail de fond de Danielle Tremblay, la GNO fait la promotion et la diffusion de l’art contemporain à caractère expérimental avec un professionnalisme de niveau international.  Des rencontres- causeries et des activités éducatives aident aussi le public sudburois à démystifier l’art contemporain.
Vu le succès et l’enthousiasme qui ont marqué le projet de résidence Extensions intimes à l’automne 2000, les galeries impliquées (la Galerie du Nouvel- Ontario, la Galerie Sans- Nom et l’atelier Imago de Moncton, et l’Écart… de Rouyn-Noranda) ont décidé de perpétuer les échanges et d’élargir leur horizon francophone jusqu’en Europe, pour y inclure la France, avec un nouveau projet à long terme nommé L’ÉCHANGEUR.  Nathalie Lavoie de Bagotville, Mathieu Léger, Lise Robichaud, Gisèle Ouellette et Michel Robichaud de Moncton, Gaëtane Godbout, Luc Boyer, Geneviève Crépeau et Mathieu Dumont de Rouyn-Noranda, Yvan Dutrisac et Shahla Bahrami d’Ottawa (pour ne citer qu’eux) sont parmi les participants au programme d’échange entre ces centres d’artistes.  Quant à l’approche multidisciplinaire, le travail de Jules Villemaire mérite que l’on s’y arrête pour contempler le mariage réussi entre infographie, photographie et chorégraphie.  L’exposition Corps à Corps présenté en mai 2001 à Ottawa étale sans équivoque la précision mêlée au caractère onirique de l’œil de Villemaire, connu pour ses photographies à caractère social.  Corps à Corps saisit des instants chorégraphiques clés et les repositionne dans des espaces urbains animés par des éléments plus ou moins abstraits.  Le mouvement visuel ainsi créé dirige notre regard à l’intérieur de la propre chorégraphie de Villemaire, qui réussit ainsi le tour de force de rendre ses images digitales aussi vivantes que les sujets.  L’esthétique métallique, presque inhumaine, de la moitié des œuvres se marie à merveille avec les expressions dramatiques du corps tendus à souhait.

Par analogie avec la ténacité expressive d’un Villemaire, la présence artistiques des Franco-Ontariens dans les arts visuels est de plus en plus structurée et forte.  Deux éléments viennent soutenir cette présence : les apports culturels diversifiés chers à la francophonie, ainsi qu’un essor très marqué de l’art contemporain franco-ontarien.  Ainsi, la démarche artistique franco-ontarienne ne s’exécute pas à la périphérie du Québec.  Au carrefour des Etats-Unis, du Québec et du reste du Canada, le regard artistique franco-ontarien entretient un champ créatif original et prometteur où les artistes d’envergure internationale et autres artistes pluridisciplinaires trouvent leur espace d’expression.

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